- Ludwig von 88 -

Je n’ai jamais été aussi heureux que les jours précédant la mort de mon père.

Avril 1988. Hypocagne - c’est voulu si je l’écris ainsi - à Lakanal. L’air est doux dans le parc de Sceaux, j’aime m’allonger dans l’herbe pendant des heures pour regarder le ciel bleu et blanc. Mes résultats scolaires ne sont pas bons, mais je suis en paix. Nous nous sommes parlés. Il s’est un peu ouvert, m’a fait confiance. Je suis plein de cette confiance. La guerre qui m’oppose à lui depuis l’adolescence semble pouvoir finir. Moi, commencer.

Le soir, on sonne à la porte de mademoiselle de Roquemont, chez qui je suis logé. Deux gendarmes me demandent. Leurs collègues du cap Fréhel s’occupent de l’affaire de cet homme tombé de la falaise, après des dizaines d’autres. Accident, suicide? Pas moyen d’en être sûr, c’est un sentier casse-gueule et seules les mouettes sont témoins. Mon père disparaît de ma vie. Effondrement géologique, ou phénomène cosmique, comme le ciel qui tombe sur la tête. Au moment même où allions peut-être nous laisser vivre. Lui le prof, le maire, l’historien, le communiste, que sais-je encore. Moi, blanc-bec chargé raz-la-gueule des ambitions familiales.

De ce moment-clé, je vis toujours l’après.

C’est la vieille de Roquemont qui me conduit à la gare Montparnasse. Elle n’avait pas fait preuve de sensibilité jusqu’alors. Le drame a dû réveiller en elle un peu d’humain. Moi, il m’anesthésie pour longtemps. A Plévenon, je rejoins ma mère et mon frère pour saluer mon père. Seul son visage cabossé émerge du sac. Il est tout blanc, tout froid, tout dur quand je l’embrasse. Je ne pouvais pas imaginer qu’un corps inanimé soit aussi différent que vivant. Ce n’est plus qu’une chose. Il n’y a pas eu d’adieux.